Il ne modifie jamais ce que dit quelqu’un ; les mots restent exactement tels qu’ils ont été prononcés. Il peut retoucher ses propres questions ou couper pour des raisons de longueur, mais montre toujours à la personne interviewée ce qui a été supprimé. « Mon type d’interview, c’est de laisser les gens parler. » Il se voit comme un guide, sans jamais utiliser la conversation pour démontrer sa propre culture. « On n’a pas à se sentir inférieur parce qu’il est roi ou grand prix Nobel. Il faut parler d’égal à égal. Chacun a son rôle. Votre rôle, celui de l’intervieweur, et cette personne, qui qu’elle soit, c’est elle le protagoniste. »
Ses archives comptent désormais plusieurs centaines d’interviews, toutes publiées, dont beaucoup sont compilées en livres parus chez Assouline. Il a interviewé Bianca Jagger, Michelangelo Pistoletto et le prince Hassan de Jordanie. Il a failli interviewer Mère Teresa, mais elle est décédée avant qu’il en ait l’occasion. Il décrit la construction de cette série en commençant par une figure marquante dans un domaine, puis en utilisant cette conversation pour ouvrir la porte suivante. Il y voit quelque chose de durable ; une source primaire pour les futurs biographes et historiens. Ce sont les propres mots de ces personnes, souligne-t-il. Quiconque voudra écrire sérieusement sur elles devra tôt ou tard se référer à ces interviews.
L’écriture reste un sujet presque sacré pour Alain. Il écrit encore à la main, tient des journaux intimes, et fréquente les papeteries pour le simple plaisir du bon papier et de l’encre de qualité. Il est pragmatique face à l’impact de la technologie. Pour lui, l’intelligence artificielle (IA) est un outil, une ressource, comme une voiture ou un avion ; on ne la combat pas, on l’utilise. Mais il est catégorique sur le fait que la littérature, la poésie et la musique sont nécessaires, voire vitales. « En lisant des livres, on peut avoir des milliers de vies. Si vous n’aviez jamais lu Tolstoï ou Dostoïevski, votre vie ne serait pas la même. » Aux jeunes écrivains inquiets face à l’IA, son conseil est direct : si écrire est quelque chose dont vous ressentez le besoin, vous le feriez quoi qu’il arrive. Il se souvient de ce que Herbert von Karajan, le légendaire chef d’orchestre autrichien qui dirigea la Philharmonie de Berlin pendant 35 ans, dit un jour à un jeune Pavarotti et à Mirella Freni, la célèbre soprano italienne, lorsqu’ils lui demandèrent quand viendrait l’argent : « Vous chantez bien, et vous verrez que l’argent viendra. »