L’art de l’interview : conversation avec Alain Elkann

par Donna Adiri

Alain Elkann
Crédit photo: Alain Elkann

L’art de l’interview : conversation avec Alain Elkann

par Donna Adiri

Écrivain, intervieweur, collectionneur de conversations, Alain Elkann s’est assis en face de présidents, de cardinaux, d’artistes et de lauréats du prix Nobel. Des milliers d’échanges sur plusieurs décennies, sans jamais poser une seule question pour laquelle il n’était pas prêt à renoncer. Je l’ai rencontré chez lui à Genève, pour parler de tout et de rien : l’art de l’interview, l’avenir du livre, pourquoi le bon sens est peut-être la vertu la plus sous-estimée de notre époque, et le conseil qui l’accompagne depuis l’enfance.

 

Le domicile d’Alain Elkann reflète parfaitement l’homme : décoré avec goût, d’une façon qui ne donne pourtant pas l’impression d’être décoré, une sophistication tranquille, plutôt accueillante que intimidante. Un bureau en bois ancien démesuré trône dans un coin, parfaitement ordonné, garni de petits contenants remplis chacun d’un type d’instruments d’écriture : stylos dans l’un, feutres dans un autre, crayons dans un troisième. Ailleurs dans la pièce, des objets en bronze, des murs vert menthe, des sièges bordeaux. C’est une pièce où l’on a manifestement vécu, pensé, écrit.

Imagine
Crédit photo: Alain Elkann

Alain Elkann n’avait pas prévu de devenir intervieweur. Jusqu’à la quarantaine, il était romancier, auteur de nouvelles et de romans publiés en Italie, éditeur et directeur d’une revue littéraire. Le tournant est venu par son amitié avec le grand écrivain italien Alberto Moravia. Lorsqu’un éditeur français leur propose de collaborer sur un livre à propos de  la vie de Moravia, ils commencent à enregistrer de longues conversations au fil de leurs rencontres.

 

Moravia meurt le jour même où le livre La Vie de Moravia est finalement publié. Il en devient, de fait, son testament. « Ce fut un énorme succès », se souvient Elkann. Grâce à ce livre, une petite chaîne de télévision italienne lui demande d’interviewer Umberto Eco, et après cela, les choses s’enchaînent naturellement. Une émission hebdomadaire, des années de conversations avec le journaliste Indro Montanelli, des postes d’enseignement à Oxford et à l’université de Pennsylvanie, une newsletter qui compte aujourd’hui des lecteurs aux Philippines, en Russie, au Brésil et en Chine. Il n’a rien planifié de tout cela. J’ai le sentiment que c’est exactement comme il l’aime.

 

En tant qu’intervieweur, il est précis. Il étudie soigneusement son interlocuteur en amont, prépare parfois des questions, mais les tient à distance. L’essentiel, dit-il, c’est de ne pas s’y accrocher : si la personne s’ouvre soudainement sur quelque chose d’inattendu, c’est là que se trouve la vraie interview : « il faut continuer dans la direction qu’ils vous indiquent. C’est comme un voyage — on a une idée, peut-être, mais on ne sait pas comment ça va finir. »

« Il faut continuer dans la direction qu’ils vous indiquent. C’est comme un voyage — on a une idée, peut-être, mais on ne sait pas comment ça va finir. »

Il ne modifie jamais ce que dit quelqu’un ; les mots restent exactement tels qu’ils ont été prononcés. Il peut retoucher ses propres questions ou couper pour des raisons de longueur, mais montre toujours à la personne interviewée ce qui a été supprimé. « Mon type d’interview, c’est de laisser les gens parler. » Il se voit comme un guide, sans jamais utiliser la conversation pour démontrer sa propre culture. « On n’a pas à se sentir inférieur parce qu’il est roi ou grand prix Nobel. Il faut parler d’égal à égal. Chacun a son rôle. Votre rôle, celui de l’intervieweur, et cette personne, qui qu’elle soit, c’est elle le protagoniste. » 

 

Ses archives comptent désormais plusieurs centaines d’interviews,  toutes publiées, dont beaucoup sont compilées en livres parus chez Assouline. Il a interviewé Bianca Jagger, Michelangelo Pistoletto et le prince Hassan de Jordanie. Il a failli interviewer Mère Teresa, mais elle est décédée avant qu’il en ait l’occasion. Il décrit la construction de cette série en commençant par une figure marquante dans un domaine, puis en utilisant cette conversation pour ouvrir la porte suivante. Il y voit quelque chose de durable ; une source primaire pour les futurs biographes et historiens. Ce sont les propres mots de ces personnes, souligne-t-il. Quiconque voudra écrire sérieusement sur elles devra tôt ou tard se référer à ces interviews.

 

L’écriture reste un sujet presque sacré pour Alain. Il écrit encore à la main, tient des journaux intimes, et fréquente les papeteries pour le simple plaisir du bon papier et de l’encre de qualité. Il est pragmatique face à l’impact de la technologie. Pour lui, l’intelligence artificielle (IA) est un outil, une ressource, comme une voiture ou un avion ; on ne la combat pas, on l’utilise. Mais il est catégorique sur le fait que la littérature, la poésie et la musique sont nécessaires, voire vitales. « En lisant des livres, on peut avoir des milliers de vies. Si vous n’aviez jamais lu Tolstoï ou Dostoïevski, votre vie ne serait pas la même. » Aux jeunes écrivains inquiets face à l’IA, son conseil est direct : si écrire est quelque chose dont vous ressentez le besoin, vous le feriez quoi qu’il arrive. Il se souvient de ce que Herbert von Karajan, le légendaire chef d’orchestre autrichien qui dirigea la Philharmonie de Berlin pendant 35 ans, dit un jour à un jeune Pavarotti et à Mirella Freni, la célèbre soprano italienne, lorsqu’ils lui demandèrent quand viendrait l’argent : « Vous chantez bien, et vous verrez que l’argent viendra. »

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Crédit photo: Alain Elkann
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Crédit photo: Alain Elkann avec Dambisa Moyo

« Jeune homme, souviens-toi : jamais, jamais ne fléchit les genoux. N’abandonne pas. Ne sois pas plus humble que tu ne le dois. »

Il revient sans cesse sur un mot dont il dit que l’importance a grandi avec l’âge : la gratitude. « C’est une chose merveilleuse que de gagner sa vie en apprenant. C’est comme aller à l’école chaque semaine avec un très bon professeur. Et en plus, on en vit ; alors comment pourrais-je ne pas être reconnaissant ? » Et au bon sens, non pas aux grands gestes, ni à l’idéologie, mais à l’instinct de rester équilibré, de savoir faire la différence entre un drame et un simple désagrément. C’est la philosophie, pense-t-on, de quelqu’un qui a trouvé la bonne ville pour la cultiver. Et le conseil qui l’a accompagné le plus longtemps ne vient pas d’un écrivain, mais de Menahem Begin, ancien Premier ministre d’Israël, qui connaissait son père et rencontra Elkann alors qu’il était encore enfant. Il s’est penché vers lui et lui a dit : « Jeune homme, souviens-toi : jamais, jamais ne fléchit les genoux. N’abandonne pas. Ne sois pas plus humble que tu ne le dois. » Il a transmis ce même message à ses propres enfants.

 

Les interviews d’Alain Elkann sont publiées sur alainelkanninterviews.com.

 

Son dernier recueil d’interviews est disponible chez Assouline.

 

Traduit de l’anglais.

 

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