Genève et le Neuvième Art

par Donna Adiri

Crédit photo: Rodolphe Töpffer, « Scène de rue, s.d. », gravure au trait avec aquarelle, 14,0 x 20,2 cm. Avec l’aimable autorisation de la Collection

Genève et le Neuvième Art

par Donna Adiri

Genève a donné au monde la Croix-Rouge et les Nations Unies — mais aussi, fait moins connu, la bande dessinée moderne. C’est une part de l’identité de la ville souvent négligée, mais de l’enseignant du XIXe siècle qui croquait des histoires en images au bord du lac jusqu’au nouveau musée de la bande dessinée dont le projet est en cours, la relation de Genève avec le neuvième art est plus profonde et plus vivante que la plupart des gens ne le réalisent.

 

À quoi pensez-vous quand vous entendez le mot anglais « cartoon» ? Une émission du samedi matin pour enfants, un album illustré, un personnage Disney ?

 

Pourtant, le « cartoon »  n’est pas un genre réservé aux enfants — c’est un langage. Fondamentalement, la bande dessinée est un art : des images conçues pour transformer quelque chose de complexe en quelque chose d’accessible. Joueur ou impitoyable, tendre ou acéré, un dessin peut prendre la forme d’une bande dessinée, d’un croquis politique, d’une caricature, ou d’une histoire animée racontée image par image. Des formats différents, un même pouvoir.

À l’école, l’un de mes exercices réguliers consistait à trouver une caricature politique dans le journal, à la découper et à l’apporter en classe. Ce n’était pas seulement un raccourci pour comprendre l’actualité ; c’était un exercice d’interprétation — repérer les exagérations, les symboles, les petits détails qui portaient tout le poids du message. Aujourd’hui encore, quand je feuillette The Economist ou que je tombe sur les dessins d’Herrmann dans la Tribune de Genève, j’éprouve la même satisfaction : la reconnaissance d’une seule image qui capte l’humeur du moment ou l’hypocrisie dont personne ne veut parler.

 

J’ai grandi à l’époque de Peanuts, Garfield, Pour le meilleur et pour le pire et Dilbert — le genre de bandes dessinées qu’on lisait avec le journal du matin, un bol de céréales à la main. Il ne m’était jamais venu à l’esprit de me demander d’où tout cela venait. Aussi ai-je été véritablement surpris de découvrir que Genève, la ville que j’appelle désormais chez moi, avait joué un rôle clé dans l’invention de la bande dessinée moderne, plus d’un siècle et demi avant que Schulz ne dessine son premier enfant à tête ronde.

« Aussi ai-je été véritablement surpris de découvrir que Genève, la ville que j’appelle désormais chez moi, avait joué un rôle clé dans l’invention de la bande dessinée moderne, plus d’un siècle et demi avant que Schulz ne dessine son premier enfant à tête ronde. »

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Crédit photo: Rodolphe Töpffer, Chez le Barbier, s.d., gravure au trait avec aquarelle, 16,0 x 22,7 cm. Avec l’aimable autorisation de la Collection Pictet
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Crédit photo: Wolfgang-Adam Töpffer, « Le Magasin d’estampes », s.d., eau-forte avec aquarelle, 23,0 × 32,5 cm. Avec l’aimable autorisation de la Collection Pictet

L’histoire commence avec Rodolphe Töpffer, enseignant, écrivain et caricaturiste genevois, largement considéré comme le père de la bande dessinée moderne. Ses récits illustrés — des cases séquentielles accompagnées de légendes — ont créé la structure narrative qui allait devenir le fondement du médium. Sa première œuvre, Histoire de M. Vieux Bois (achevée en 1827, publiée en 1837), fut traduite à l’international et influença des générations d’artistes. Son père, Wolfgang-Adam, produisait déjà des caricatures politiques à Genève une décennie plus tôt. Ensemble, ils contribuèrent à faire de la ville un foyer précoce de satire visuelle et d’illustration narrative.

 

L’un des caricaturistes genevois les plus reconnus à l’échelle mondiale est Philippe Chappuis, dit Zep (1967, Onex). Sa création Titeuf — un garçon aux cheveux en épis, perpétuellement perplexe, naviguant entre l’enfance et des questions bien trop grandes pour lui — fit ses débuts en 1992 et devint l’une des séries de bande dessinée franco-belge les plus vendues de tous les temps, avec plus de 35 millions d’albums écoulés dans plus de 25 langues. Zep a replacé Genève sur la carte mondiale de la bande dessinée, non seulement comme lieu de naissance, mais comme lieu qui continue de produire activement des œuvres qui dépassent largement les frontières de la Suisse.

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Crédit photo: Œuvre © Zep — via Lambiek Comiclopedia (lambiek.net)
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Crédit photo: Chappatte dans Le Canard Enchaîné, France

« Zep a replacé Genève sur la carte mondiale de la bande dessinée, non seulement comme lieu de naissance, mais comme lieu qui continue de produire activement des œuvres qui dépassent largement les frontières de la Suisse. »

Tout aussi connu sur la scène internationale, Patrick Chappatte a grandi à Genève et reste étroitement associé à la ville. Il a construit une remarquable carrière de dessinateur de presse pour certaines des publications les plus influentes au monde — dont le New York Times, Le Monde et Le Temps. Là où Zep évolue dans l’univers de l’album, Chappatte excelle dans le brouhaha de l’actualité quotidienne, utilisant une seule image pour trancher dans la complexité politique. Il est également pionnier de la bande dessinée documentaire, utilisant ce format pour témoigner depuis des zones de conflit et des violations des droits humains.

 

Au XXIe siècle, la relation de Genève avec la caricature a pris une nouvelle dimension, s’articulant directement avec son identité de carrefour mondial pour les droits humains et la diplomatie. Cartooning for Peace est né d’une rencontre en 2006 entre Kofi Annan et le dessinateur français Plantu, avec pour objectif de rassembler des dessinateurs du monde entier afin de promouvoir la liberté d’expression à travers la satire. La fondation suisse a été établie à Genève en 2010, avec le soutien du Département fédéral des affaires étrangères et du Bureau des Nations Unies à Genève. Elle regroupe aujourd’hui plus de 370 dessinateurs de presse, dont Chappatte, dans près de 80 pays.

 

Il n’est donc pas surprenant que Genève s’apprête à consacrer un musée à cet art. Le Canton, la commune du Grand-Saconnex et l’AMBDI (Association pour un Musée de la Bande Dessinée et de l’Illustration) portent ce projet depuis plusieurs années et ont constitué la Fondation du Musée de la bande dessinée. J’ai eu la chance de m’entretenir avec Christian Pirker, président de la fondation, dont le parcours impressionnant mêle droit et histoire de l’art. Il l’a formulé simplement : Genève a joué un rôle pionnier dans l’histoire de la bande dessinée. Elle dispose aujourd’hui d’un écosystème riche, développé depuis des décennies, ainsi que d’une école supérieure d’art dédiée à la bande dessinée et à l’illustration. Dans ces conditions, il est naturel qu’un musée vienne mettre en valeur cet héritage.

« Une ville qui a historiquement été pionnière dans le domaine de la bande dessinée, qui dispose d’un riche écosystème établi depuis des décennies dans ce domaine et d’une école supérieure d’art dédiée à la bande dessinée et à l’illustration, se doit absolument d’avoir un musée pour mettre en valeur cet héritage et sa fierté pour le neuvième art. »

Récemment, à Art Genève en janvier dernier, la Fondation du Musée a posé la question : la bande dessinée peut-elle être collectionnée comme l’art moderne ou contemporain ? Quand on pense à la bande dessinée, on pense généralement à l’album — l’objet imprimé et relié. Mais qu’en est-il du croquis original ? Le premier dessin de Tintin par Hergé est-il une œuvre d’art ? Peut-il être exposé, acheté, vendu, chéri ? Beaucoup de gens n’ont jamais envisagé les choses ainsi — et c’était exactement le propos. C’est une réflexion sur la façon dont ce médium a évolué, passant d’une forme d’expression peu reconnue à quelque chose de sophistiqué, de précieux, toujours populaire et apprécié par un public de tous âges.

 

L’influence de la bande dessinée à Genève dépasse largement le cadre du musée. Pour son 50e anniversaire en 2026, la Fondation pour Genève publie une bande dessinée illustrée par Fabian Menor, jeune dessinateur genevois, qui s’appuie sur une histoire fictive autour de l’intelligence artificielle pour explorer le rôle unique de Genève dans la coopération internationale. Un chapitre résolument contemporain dans une très longue histoire.

 

Des lithographies du XIXe siècle à la diplomatie et à l’intelligence artificielle, Genève n’a jamais cessé de raconter son histoire en images. L’ouverture du musée aura lieu à l’issue d’une importante rénovation et transformation de la Villa Sarasin, dont les travaux doivent débuter dans les prochains mois — mais l’enthousiasme est déjà palpable aujourd’hui. Voici quelques pistes pour explorer cet univers :

 

  • Le Salon du livre de Genève — Organisé chaque année à la fin du mois de mars, ce deuxième plus grand salon du livre francophone au monde accueille plus de 100 000 visiteurs sur cinq jours, avec une place toujours bien représentée pour la bande dessinée et l’illustration.

 

  • La Bibliothèque de Genève — Conserve les manuscrits originaux de Töpffer. Il n’existe pas de meilleur endroit pour retracer les origines de la bande dessinée.

 

  • La Galerie Papiers Gras — L’étape incontournable pour tout amateur de bande dessinée à Genève. Nichée au premier étage d’un immeuble ancien sur la Place de l’Île, cette librairie-galerie est une institution depuis 1987, avec une sélection éclectique de bande dessinée, des expositions tournantes d’œuvres originales, et une vue sur le Rhône qui donne envie de s’y attarder.

 

  • Le Prix Töpffer — Chaque décembre, Genève remet le Prix Töpffer dans trois catégories : bande dessinée internationale, œuvre genevoise locale, et prix de la relève pour les créateurs de 15 à 30 ans. Ouvert au public à la HEAD, Haute école d’art et de design de Genève.

 

  • Une bande dessinée sur Genève internationale — À paraître à l’automne 2026, la Fondation pour Genève marquera son 50e anniversaire avec une bande dessinée illustrée par Fabian Menor, qui s’appuie sur une histoire autour de l’IA pour explorer le rôle de Genève sur la scène mondiale. Elle sera disponible en quatre langues.

 

Traduit de l’anglais.

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